Hommage à Karl Lagerfeld

Rendre hommage à une personne comme Karl Lagerfeld est une tâche difficile, presque impossible. Pourtant, en ce mardi 19 février, un génie de la mode nous a quitté. L’émotion est palpable. Les articles retraçant son parcours se multiplient. Ses amis, les personnes de la mode et des milliers de gens qui ne l’ont pas connu lui disent adieu, chacun à leur manière. Pour celui qui ne voyait pas l’intérêt d’être glorifié, Karl Lagerfeld serait le premier à se plaindre ouvertement de cette attitude qu’ont les gens de lui rendre hommage. Il dirait sans doute qu’il a été là pour faire, pas pour avoir fait, que ces effusions de tristesse sont inutiles voire ridicules.

Cependant, comment ne pas rendre hommage à ce génie de la couture, cette personnalité à part entière. Je ne prétends aucunement le connaître. Toute tentative de le connaître, ce serait entièrement le manquer.  Je suis éternellement reconnaissante d’avoir croisé son chemin à deux reprises. L’une par hasard chez Colette, l’autre lors d’une conférence de Vogue. Ces deux fois marquent des évènements qui représenteront toujours beaucoup pour moi. Si aujourd’hui on pleure la disparition d’un monument, je pleure aussi les occasions manquées de ne pas avoir pu lui faire savoir à quelle point sa présence dans ce monde était nécessaire et spéciale. Je vous remercie Monsieur Lagerfeld, d’avoir changé ma vision du monde, de m’avoir autant fait aimer Chanel et Fendi, de m’avoir donné envie d’en apprendre autant sur l’univers de la mode, le monde de l’art et la littérature en général. Merci d’avoir renforcé ma vocation.

Qu’on l’ait admiré pour son travail ou non, difficile de ne pas reconnaître l’impact qu’il a eu sur notre société. Rares sont les individus à n’avoir jamais entendu parler de Karl Lagerfeld. Son prénom suffit. Karl c’était le costume noir, la chemise blanche, les lunettes noires, les cheveux blancs, le catogan, sans oublier son franc parler.  C’était l’éventail dans les années 1980, la barbe cette dernière année. C’était aussi un accent unique, ou devrais-je dire des accents uniques. Karl Lagerfeld c’était la quintessence de l’intelligence, de la culture, du bon goût et de la créativité. Le plus français des allemands, ou le plus allemand des français.

Ce que j’aurais rêvé pouvoir voir de mes propres yeux, c’est Karl Lagerfeld dessiner, le voir créer une silhouette en deux ou trois coups de crayon. Ce que j’aurais aimé découvrir, c’est l’ensemble de ses bibliothèques qui doivent crouler sous le poids de sa collection de livres d’art. Si je pouvais choisir un évènement dans le passé que je pourrais vivre en sa compagnie, ce serait cette soirée, en 2002, où il a dansé en compagnie d’Oscar de la Renta. Si je pouvais choisir un défilé, ce serait la collection « Paris Cosmopolite », une des collections métiers d’art de Chanel au Ritz. Et si je dois me souvenir d’une anecdote, c’est le fait qu’il ait fait construire un terrain de tennis, dans son jardin à Biarritz, juste pour qu’Anna Wintour se sente chez elle en lui rendant visite.

Karl Lagerfeld et Oscar de la Renta, Paris, 2002

Ce que Karl Lagerfeld laisse derrière lui, c’est aussi le goût du travail, un travail acharné. Parce que ces dernières décennies, alors que la valse des directeurs artistiques s’accélérait entre les Maisons de Couture, Karl Lagerfeld multipliait les projets, en restant toujours aussi fidèle à Fendi et Chanel, dont il assurait la direction artistique depuis respectivement 54 et 36 ans.

Il a sauvé Chanel à une époque où tout le monde pensait que la marque allait tomber dans l’oubli. Il a réinventé la silhouette de la femme Chanel, en respectant et conservant les codes de la Maison, en diversifiant la gamme mieux que quiconque et en agissant non seulement comme un directeur artistique d’exception, mais aussi comme quelqu’un ayant un grand sens du commerce et ayant une idée précise de ce qui pouvait se vendre. Il a façonné un monde à son image.

Alors peut-être qu’on ne saura jamais qui Karl Lagerfeld était réellement, mais on peut être certain d’une chose, il restera le kaiser de la mode, un génie, comme il en existe peu. On le pensait immortel, aujourd’hui il nous a quitté et pour honorer sa mémoire, rien ne semble plus adéquat que de vivre notre vie de la même façon qu’il a vécu ces 85 dernières années : avec élégance et goût, avec une liberté d’esprit et une touche d’irrévérence.

Apolline Victoire

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