Franca Sozzani : Chaos and Creation

‘Franca : Chaos and creation’ : Voici le titre donné au documentaire réalisé par Francesco Carrozzini, en hommage à sa mère, en 2016 et au livre publié par la Maison Assouline en février 2019. ‘Franca’, un prénom suffit pour désigner celle qui a été pendant presque trente ans une des plus emblématiques rédactrices en chef du monde de la mode. ‘Chaos and creation’, c’est le titre d’une photo représentant Salvador Dalí et un rhinoceros. L’idée de nommer ainsi le documentaire vient de Max Weber. Pour lui, cette photo représente parfaitement la relation qu’avait Franca avec la plupart des photographes de mode, et reflète à la fois sa douceur, sa rigueur et son style.   

Salvador Dalí and rhino, “Chaos and Creation”, 1958. Photo by Philippe Halsman

Ce documentaire et ce livre apparaissent comme l’héritage que Franca Sozzani laisse derrière elle, un héritage qui va au-delà des trois cents numéros qui sont sortis sous sa direction. Même s’il paraît impossible d’écrire quelque chose à sa hauteur, tant le personnage est énigmatique et impressionnant, j’espère que vous pourrez à travers ces quelques lignes découvrir une grande dame de l’histoire de la mode. 

Franca avant Vogue Italia

Un des premiers souvenirs de Franca, l’une des premières chose que ses parents lui inculquent, c’est l’idée qu’il ne faut jamais avoir peur de tomber, que ce soit au sens littéral comme figuré. C’est sans doute pour cela que lorsqu’elle a une idée en tête, il est presque impossible de lui faire changer d’avis. Elle préfère faire ses propres erreurs plutôt que d’écouter ceux qui lui disent que ses idées sont mauvaises. 

Une de ses caractéristiques principales est sa sérénité, qu’elle pense devoir à ses parents et son enfance heureuse et l’atmosphère dans laquelle elle a grandi. À tout juste sept ans, elle fait déjà preuve d’une grande détermination en prenant elle-même la décision d’aller en pension. Ce sont les premiers signes de son indépendance qui forgeront son caractère et sa personnalité toute sa vie durant. Ses parents lui ont appris que dans la vie, il faut être une gagnante, se battre pour ce que l’on veut et être ambitieuse. Ils lui font comprendre que l’on ne base pas sa vie sur un mariage et que les femmes aussi doivent savoir être indépendantes, même dans les années 50-60.    

Rien ne la prédestinait à la mode et pourtant celle-ci s’est imposée à elle comme une évidence. A seize ans, elle est marquée par l’arrivée sur le devant de la scène d’Yves Saint Laurent. Bien que ce soit Gabrielle Chanel qui introduise le tailleur-pantalon dans les vêtements de ville de la femme, brouillant ainsi les codes vestimentaires,  c’est véritablement Yves Saint Laurent qui, avec le smoking, permet l’émancipation des femmes. Il leur donne la permission de s’habiller comme les hommes et ainsi, véritablement prendre conscience de leur pouvoir. Sa vision des choses était donc très proche de celle de Franca. Très vite, celle-ci devient passionnée par la mode et son histoire. Ce qui la distinguera des autres rédacteurs, c’est aussi sa capacité de pouvoir se moquer de la mode et de ses excès.

Franca chez Vogue Italia

Franca Sozzani est unique en son genre, différente de toutes les autres personnalités de la mode. Certes elle n’est pas aussi connue que Diana Vreeland ou Anna Wintour, mais elle est tout aussi fascinante, si elle ne l’est pas plus. C’est une légende de l’ombre. 

En 1988, elle arrive à la direction du Vogue Italia, cinq mois avant qu’Anna Wintour ne prenne la direction du Vogue américain.  

Franca est la rédactrice qui donne de la légitimité au Vogue Italia. Ce qu’il y a de puissant dans son interprétation de la mode, c’est la capacité qu’elle a à s’en distancier. Ce n’est plus simplement de la mode, c’est une mise en scène. 

Le premier numéro à sortir sous sa direction est le numéro ‘Luglio-Agosto 1988’, n°461, intitulé ‘Il Nuovo Stile’ : Robyn MacKintosh, portant une blouse blanche par Gianfranco Ferré, est photographiée par Steven Meisel. Avec ce choix de couverture, tous les excès sont éliminés, le décor est sépia et très pur. Franca annonce l’avènement d’une nouvelle ère chez Vogue Italia mais aussi une nouvelle vision de la mode.  

Dans les années 1990, les rédacteurs faisaient uniquement des magazines qui répondaient aux attentes du marché. Le Vogue Italia de Franca n’est pas commercial, il est artistique. Elle va à l’encontre de ce que conseille l’étude de marché et pourtant le magazine devient plus populaire que jamais. 

A ses débuts chez Vogue Italia, Franca réalise très vite que le magazine touche moins les clients internationaux du fait de l’énorme barrière de la langue, l’italien n’étant parlé qu’en Italie. Elle comprend alors que si elle veut faire du magazine un magazine international, elle doit parler à travers les images car c’est la seule façon de parler en termes universels. Son principal talent, en plus de sa vision, va être de s’entourer des meilleurs photographes de mode, les plus doués : Peter Lindbergh, Bruce Weber, Steven Meisel et Paolo Roversi principalement. 

Elle a su s’entourer des meilleurs photographes mais aussi des meilleurs designers, comme Gianni Versace, un de ses plus proches amis. Elle a rencontré Gianni avant de devenir rédactrice en chef de Vogue Italia. Ce que Gianni détestait c’était le vieux, tout devait être modernisé. Il demande l’opinion de Franca sur tout. C’est avec Franca que Gianni a inventé le concept des supermodels, car Gianni les faisait défiler et Franca les engageait pour ses numéros de Vogue.

Gianni Versace, Franca Sozzani & Karl Lagerfeld

Franca a toujours eu une vision panoramique de ce qui se passe autour de nous. La mode est le miroir de l’époque dans laquelle on vit. C’est pour cela que le magazine de mode ne doit pas être déconnecté de la réalité mais lié à l’actualité. Ce n’est plus juste un magazine de mode, c’est un magazine d’actualité qui permet de dénoncer, de tourner en dérision, de marquer les esprits. Ce n’est plus juste une histoire de vêtements, c’est une représentation de la vie en général.

« All the magazines can have the same clothes. We go to the same shows, with the same models. So if you don’t change the point of view, you are just another catalogue. We don’t need another catalogue. » Franca Sozzani

Elle n’avait pas peur de s’attaquer à des problèmes sociaux et culturels, même si ceux-ci étaient provocants ou controversés. Elle était intrépide dans ses choix de sujets. 

Les cinq numéros les plus controversés 

  • ‘Luglio 2005’, n°659, ‘Makeover Madness’ 

A une époque où la chirurgie esthétique est à son paroxysme, Franca décide d’en faire le sujet de son magazine de juillet 2005. Intitulé ‘Makeover Madness’, ce numéro dénonce la fascination des italiennes et plus généralement des femmes pour les liftings, liposuccions, rhinoplasties et autres opérations en tout genre. Steven Meisel décrit avec ses photos des modèles incarnant des patientes d’une clinique de luxe, avant ou après leur opération de chirurgie esthétique, d’où la multitude de bandages sur la plupart des clichés. Dans ce reportage photo, on montre du doigt l’obsession du monde entier pour les corps parfaits.

  • ‘Settembre 2006’, n°678, ‘Fashion Power : State of Emergency’ 

Dans ce numéro de septembre 2006, Franca s’attaque à la tendance qu’ont les forces américaines d’utiliser la torture, mais dénonce aussi le climat de terreur renforcé par les médias. Pour beaucoup de personnes, ce numéro a banalisé la torture et normalisé des actes de violence interdits. 

  • ‘Luglio 2008’, n°695, ‘The Black Issue’ 

‘The Black Issue’ est le premier numéro où les mannequins présents dans l’éditorial sont exclusivement des mannequins de couleur. Les quatre mannequins qui font la couverture du numéro sont Liya Kebede, Sessilee Lopez, Jourdan Dunn et Naomi Campbell. Plus de 100 photos sont shootées, toutes par Steven Meisel. A l’époque, Franca prend cette décision face au manque de diversité sur les podiums. Beaucoup s’étaient plaints avant elle, mais personne n’avait jamais agi. C’est donc un numéro de protestation. Le numéro a tellement de succès qu’il faut le rééditer trois fois, il se vend même à plus de 2000$ sur eBay. Il devient un numéro d’anthologie.

  • ‘Agosto 2010’, n°720, ‘The Latest Wave’ 

En 2010, l’explosion dans le golfe du Mexique de la plateforme de BP Deepwater Horizon déversa plus de cinq millions de barils de pétrole dans l’océan, provoquant ainsi la pire marée noire de l’histoire. Vogue Italia présenta dans son numéro d’août une plage couverte de pétrole, avec des mannequins échoués sur la plage ou sur des rochers, dans un climat noir, anthracite ou graphite. Les images sont fortes, elles frappent les esprits. 

  • ‘Aprile 2014’, n°764, ‘Cinematic : Horror Movie’ 

Dans son numéro d’avril 2014, le Vogue Italia met en scène la violence conjugale. Les clichés chic chocs ne plaisent pas à tout le monde, car encore une fois, certains voient une banalisation de la violence. On retrouve pourtant la signature de Franca, celle de créer la controverse grâce à la représentation de sujets d’actualités qui ont pour but de bousculer les consciences. Face aux critiques, Franca s’est défendue en soulignant que « l’horreur de ce  qui se passe dans la vraie vie dépassera toujours ce que montre la fiction ». 

L’héritage de Franca

Franca Sozzani fait partie des géants de la mode, comme Karl Lagerfeld, qui ont travaillé jusqu’à la fin. Ce qu’elle conservera pour toujours, c’est son titre de  ‘reine de la controverse’. Certes, les photos qu’elle a utilisées dans ses éditoriaux ont touché une corde sensible et bien que pour certains elles soient insultantes, pour la plupart elles sont la quintessence du grand art. Elle a donné à Vogue Italia une autre dimension, une dimension qui reflète son âme. Ses couvertures et reportages photos forment son autoportrait, ses magazines forment presque son autobiographie. Elle n’avait pas peur de perdre son pouvoir, car elle savait qu’elle laissait derrière elle vingt-six années chez Vogue qui sont sa création et qui feront toujours partie de l’histoire de la mode. Ce n’est pas un simple héritage qu’elle laisse derrière elle, c’est une histoire. 

Apolline Victoire

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